Retour Les résistances
culturelles au développement de l’e-gouvernance
dans le contexte africain Plaidoyer
pour une e-gouvernace universelle
En matière d’e-gouvernance, on n’insiste pas suffisamment sur le fait que les résistances culturelles à un phénomène totalement étranger aux modes de penser, ainsi qu’à la conception que de nombreuses sociétés africaines se font des relations interpersonnelles, constituent la principale cause du fossé numérique qui se creuse de plus en plus entre le Nord et le Sud, et qu’elles relèguent au second plan d’absence ou l’insuffisance des infrastructures. Cela signifie qu’il ne suffirait pas d ‘équiper ces sociétés de structures de communication et de matériels informatiques performants pour que, de ce seul fait, elles profitent des bienfaits de l’e-gouvernance. ð
Certaines
résistances sont liées au niveau de développement culturel des pays concernés.
En effet, le système institutionnel et politique des pays en développement correspondant à l’étape actuelle de leur développement économique et social, n’intègre pas les préréquis de l’Internet. A cet égard, il ne faut pas perdre de vue qu’Internet avait été créé par des pays industrialisés pour des sociétés non seulement déjà largement décloisonnées, mais ayant aussi intégré dans leurs cultures des paramètres communs ainsi qu’une philosophie commune de la communication. Internet correspond donc à leur manière de penser et de communiquer, mais également au type d’instrument susceptible de véhiculer leurs valeurs communes dont les principaux fondements sont la liberté et la responsabilité individuelles, la valeur marchande des biens, une conception de l’évolution fondée sur le temps linéaire, le partage du savoir, etc. La situation est tout à fait différente dans les pays en développement. Les principes culturels qui régissent leurs sociétés ne sont pas tous en harmonie avec la philosophie d’Internet. Par exemple, il est évident que les inventeurs d’Internet n’avaient pas imaginé tout le parti qu’en tireraient les terroristes, ou encore, qu’il servirait de caisse de résonnance et d’instruments de propagation des valeurs anti-démocratiques comme l’intégrisme et les doctrines racistes. Cela explique les difficultés de contrôler Internet ou de censurer les informations qu ‘il véhicule, parce que le système, conçu par les occidentaux et pour véhiculer leurs valeurs, n’était pas fait pour être censuré, ou verrouillé. C’est un effet pervers s’il est finalement utilisé pour véhiculer les anti-valeurs, ou comme arme de guerre contre la démocratie. ð
D’autres
résistances sont liées à la nature même des valeurs culturelles Parmi les valeurs culturelles qui font le plus obstacle au développement de l’e-gouvernance dans l’espace africain, trois dominent l’organisation des pouvoirs et le fonctionnement de la société : le consensus est le fondement de la démocratie consensuelle ; le partage remet en cause la conception pyramidale de l’Administration, et la solidarité est le fondement du pluralisme juridique. Ces valeurs produisent des effets opposés, voire contraires à ceux espérés de l’utilisation des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) . Ainsi : a) La démocratie consensuelle, très largement partagée en Afrique, considérée presque comme le mode naturel de gouvernement, est à l’opposé même de la démocratie pluraliste majoritaire, a fortiori virtuelle, telle qu’on la pratique dans les pays occidentaux. Le consensus s’oppose au vote, au décompte arithmétique des voix, à la pluralité des partis politiques. C’est ce qui explique les difficultés d’application du suffrage universel, l’échec des systèmes électoraux, et c’est ce qui explique que malgré le coût très élevé des élections, la plupart des pays africains les organisent pour la façade, mais n’en tirent pas des conséquences quant à l’exercice du pouvoir. Les efforts faits pour garantir la transparence des urnes, améliorer la participation par le vote électronique, sont des principes d’une philosophie individualiste qui s’opposent à la démarche consensuelle, et à une autre conception de la transparence, celle du vote public, sans passage par l’isoloir, considéré encore aujourd’hui par de nombreux dirigeants africains comme conférant une plus grande légitimité au pouvoir. b) Le partage s’oppose à la bureaucratie wébérienne qu’on est en train d’améliorer et de faire évoluer vers la bureaucratie virtuelle. La bureaucratie wébérienne, comme l’e-bureaucratie virtuelle elle-même, sont fondés sur le principe de la hiérarchie. Le pouvoir s’exerce toujours du haut de la pyramide vers le bas. Pour que les tentatives de faire remonter le pouvoir de la base vers le sommet de la pyramide aboutissent, il faudrait reconnaître le droit de sécession aux collectivités de base, ce qui suppose une remise en cause totale de la théorie de l’Etat. Le modèle administratif du partage n’est pas la pyramide, mais un cercle de pouvoirs autonomes qui gravitent autour d’un pouvoir central, chaque pouvoir autonome devenant le centre de gravité d’autres pouvoirs périphériques. L’absence de hiérarchie, et donc d’intermédiaires rend le dialogue plus direct et plus efficace entre l’autorité politique ou administrative et ses collaborateurs. c) La solidarité est le fondement du pluralisme juridique, c’est-à-dire d’un système qui reconnaît la validité, au sein d ‘un même groupe social, d’une pluralité d’ordres juridiques. C’est cela qui explique en grande partie toute l’efficacité des systèmes sociaux traditionnels de protection. La solidarité, c’est aussi le fondement du repli identitaire ou communautaire, c’est-à-dire des valeurs qu’Internet, en raison de son caractère mondialiste, peut difficilement promouvoir. La solidarité est en effet celle du groupe, de l’ethnie, du clan, souvent basée sur des rites initiatiques et secrets, difficilement compatibles avec la transparence d’Internet. C’est aussi le fondement de la responsabilité collective, incompatible avec la philosophie individualiste qui est à la base d’Internet, ce qui, d’une certaine manière, explique l’absence de prisons dans la plupart des sociétés traditionnelles.
Si l’on admet désormais qu’il ne suffit pas de créer des infrastructures
pour que de ce seul fait Internet profite aux sociétés en développement,
mais qu’il faut encore s’assurer que les biens culturels qu’il va véhiculer
ne sont pas des anti-valeurs par référence
à ce qu’ils étaient supposés être, l’erreur qu’il faudrait éviter,
c’est de vouloir faire évoluer ces sociétés, à tout prix, vers le modèle
occidental ; cette attitude aurait pour conséquence de raviver les résistances
culturelles et d’élargir le fossé numérique entre le Nord et le Sud.
Il faudrait au contraire
prendre conscience de ce que la mondialisation n’est pas l’universalité.
Internet apparaît à bien des égards comme le principal opérateur de la
mondialisation, chargé de diffuser certains biens culturels dans le monde
entier.
Mais la mondialisation ne
devrait pas ignorer la diversité des cultures ; elle doit les intégrer
et de ce fait évoluer vers l’universalité.
L’espoir que l’on forme, c’est que la technologie contribue à
transmuter certaines valeurs de résistances en valeurs universelles ;
par exemple, entre autres, restaurer le champ de solidarité entre le pouvoir
d’Etat et les acteurs sociaux ; concilier l’inclusion et la diversité ;
gérer le phénomène de l’auto-exclusion ; restaurer et soutenir les
chaînes traditionnelles de solidarité et faire coexister dans le même
espace le pluralisme juridique et social.
Alors et alors seulement, l’e-gouvernance mondiale se transformera en
une e-gouvernance universelle. Professeur Jacques Mariel Nzouankeu UN PROJET A FORT IMPACT SUR LE
DEVELOPPEMENT ET LA CITOYENNETE : L’ ADRESSAGE Depuis
la fin des années 80, La France et la Banque Mondiale ont financé des opérations
d’adressage dans une douzaine de pays africains. D’abord conduites
dans les capitales comme au Tchad, au Burkina Faso, au Mozambique et en
Mauritanie, ces projets ont ensuite été étendus à des villes secondaires,
notamment au Mali et au Sénégal. Des équipes d’experts nationaux ont été
progressivement constituées. Elles se sont approprié méthode et outils sur
la capitale avec une assistance extérieure puis elles ont opéré
seules sur les villes secondaires. Dans
la plupart des pays en développement, la forte croissance urbaine a pour conséquence
immédiate une prolifération des quartiers spontanés et non maîtrisés.
L’absence d’une information fiable sur la situation foncière et de
l’habitat entrave la maîtrise du développement urbain et constitue un
frein puissant à la lutte contre la pauvreté. Les tentatives d’établir
des cadastres classiques engagées dans les années 1980-1990 se sont souvent
heurtées aux cultures nationales en matière de droit du sol et à la
faiblesse des moyens humains, techniques et financiers. Le repérage à la
parcelle, à la rue reste néanmoins indispensable car en dépendent les
services susceptibles d’être rendus aux citoyens et la mise en œuvre
effective de tout processus de décentralisation. L’adressage
apporte une réponse à cette situation. En associant étroitement les ministères
et les municipalités et sous la coordination d’une cellule d’adressage,
il s’agit de localiser sur le terrain, une parcelle ou une construction.
Avec un coût de 3 à 6 euros par porte, une adresse est définie grâce à
des cartes et des panneaux mentionnant la numérotation ou la dénomination
des rues, des parcelles et constructions. Le procédé est ensuite étendu aux
réseaux, services et objets urbains. Par la masse des informations
recueillies sur cartes et dans une base de données, l’adressage devient une
clé de voûte du développement municipal et permet la création ou l’amélioration
d’outils de gestion appropriés. Donnant à l’individu une identité
localisée, l’adressage s’impose comme une condition essentielle de la
reconnaissance de la citoyenneté. Une synthèse de l’ensemble de ces opérations
et de la méthode est présentée dans un document «
L’
adressage en ville »,
à paraître en 2004, sous l’égide du ministère français des Affaires étrangères
et de la Banque Mondiale.
PUBLICATIONS ·
Le
district sanitaire urbain en Afrique subsaharienne : enjeux, pratiques et
politiques
par M. Daniel Grodos,
Karthala, avril 2004, 448 p. Analyse comparative du système de santé dans
trois capitales : Cotonou, Ouagadougou et Yaoundé. ·
L’état
de la décentralisation en Afrique en 2003
par le Partenariat pour le Développement Municipal ( PDM de Cotonou),
éd. Karthala, novembre 2003.Cette étude des processus de décentralisation
dans une vingtaine de pays africains retrace le chemin parcouru et dégage les
acquis tant au niveau régional qu’à celui des divers pays africains
concernés. Elle a été réalisée et validée dans le cadre de l’Observatoire
de la décentralisation avec la collaboration des responsables nationaux et régionaux
africains chargés de la mise en œuvre ou de l’appui aux politiques de décentralisation. Lisez la Lettre du Groupe Sud sur nos sites WEB
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